De l’Art du Combat

Selon la page Wikipédia qui lui est consacré :

« Combat, sous-titré Le Journal de Paris, est un journal quotidien français clandestin né pendant la Seconde Guerre mondiale comme organe de presse du mouvement de résistance Combat. Il a été publié de 1941 à 1974 et une grande partie de sa rédaction, à la cessation de parution, fut à l’origine deux mois plus tard de la création du Quotidien de Paris. »

Le premier lundi de chaque mois paraissait un supplément sur l’art sous la direction de George Isarlo.

Le 8 janvier 1962, la première page « Les débuts de la Peinture » explique l’origine des traces picturales des hommes des cavernes de l’époque glaciaire.

La suite de l’article est en page 2.

Là, le ton est carrément glacial, à défaut d’être glaciaire. Les deux critiques Pierre Restany et Charles Estienne se livrent une passe d’armes par colonnes interposées.

Pour donner une idée du ton entre les deux hommes :

Charles Estienne appelle Pierre Restany: »l’autre ».

Pierre Restany qualifie Charles Estienne de « spécialiste de l’ennui ».

Le papier de Charles Estienne s’intitule : « Morts et Vivants ».

Pourquoi Isabel et Diego ont-ils  conservé l’article ?

 Ils sont cités par Charles Estienne parmi les noms « plus neufs » à suivre.

1962-morts-et-vivants

Combat –Art n°85 du 8 janvier 1962

L’ART D’AUJOURD’HUI – MORTS ET VIVANT, par CHARLES ESTIENNE

Il y a quelques années, Robert Lebel publiait un petit ouvrage, animé du plus sympathique mauvais esprit, qu’il intitulait « Chantage de la beauté ». C’était, si j’ai bien compris, une sorte d’éloge du mauvais goût intelligent ; et de cette liberté qui commence à l’esprit de contradiction. Qui commence, mais qui se dissout et tourne à la manie, si elle s’arrête à ce commencement. Et les choses vont si vite, dans le monde de l’art et de Paris, qu’il faudrait écrire maintenant à peu près le contraire, à savoir : chantage, et même pas de la laideur, mais du banal, du moche, et au mieux, du vide. Ce qui conduit tout de suite à parler de certains complexes de l’art actuel.

Il y a d’abord le complexe du vide. Comme personne, d’après ce que je vois, n’ose encore se passer de famille, on s’est découvert des apparentements « zen » bien surprenants. Malheureusement, il suffit de fréquenter si peu que ce soit la grande peinture japonaise Sumi’E ou la grande peinture chinoise du XVIIe siècle pour s’apercevoir que, dans ces deux peintures, il n’y a nulle complaisance au vide ou au néant, mais une extraordinaire ouverture à la nature ; une « présence réelle » de la nature ; bref, au comble de l’abstraction l’essence même la figuration, et nul signe plastique qui ne soit signe de quelque chose, oiseau, fleur ou montagne…

Il y a, d’autre part, ce que j’appellerais la pêche au ready-made. A cette nuance près que dans cet accueil au tout venant des choses et des objets on choisit toujours le plus banal, le plus usé, voire le plus sordide de la rencontre. La notion et la pratique du ready-made existant depuis fort longtemps — voir entre autres Marcel Duchamp et Max Ernst — il s’avérerait donc que la grande originalité du ready-made actuel serait d’être, de préférence, sordide.

Voilà donc à quoi aboutit l’obsession du vide. Au fond du néant, et pour le combler, il n’y a plus que la sensation physique seule, la sensation réaliste brute. Signe non pas ascendant, comme l’écrivait André Breton — le signe de cette courbe qui devrait aller, dans sa logique, de la révolte antiesthétique et antiacadémique à la découverte d’un nouveau merveilleux — mais la renaissance, par des voies inattendues, de ce bon vieil et peu ragoûtant objet extérieur dont nous pensions, naïfs, que l’art dit moderne nous avait débarrassés à jamais. En somme le contraire exactement du chantage à la beauté.

ET quant à l’autre pôle — celui du vide plastique et, me dit-on, spirituel — au mieux l’organisation la plus simpliste de la surface du tableau, sous couleur de taches, de signes, etc. Par exemple, un tableau récent, toujours le même, de Motherwell, de Kline, ou de tel autre. Jusqu’au moment où la réalité fait sa réapparition, dans cette figuration du vide non figuratif, sous son aspect le plus caricatural — voir de Koonig. Chassez le naturel, il vous revient monstre.

Faut-il tuer son père ?

En réalité, on n’a pas réussi à tuer son père. Tuer son père : sens freudien. On : l’art actuel, qui n’est plus tellement moderne, qui n’est plus qu’un genre d’art après-moderne.

Et pourtant, « tuer son père », je veux dire prétendre qu’on n’a plus rien à voir, ah ! mais rien, avec tous les arts présents ou passés, on n’a cherché que ça, à grand renfort de crises de nerfs, de bris de miroir de poche, de vols de morceaux de sucre, de manifestes, etc. Et ce n’est pas qu’à un moment donné, fatal, de sa vie, un art, un artiste, ou tout simplement un homme, n’ait pas à se débarrasser de ses ancêtres récents ou lointains, de tous ses pères et mères. …Au contraire, et c’est bien à la faveur de cette opération mentale et morale de table rase que naît cette liberté si bien définie par le mot extraordinaire d’Artaud : « Moi, Antonin Artaud, je suis mon père et ma mère à la fois. » Et la liberté ainsi définie n’est pas moins inconfortable, que dis-je, périlleuse, que l’opération qui lui a donné naissance, Kandinsky, Malevitch et Mondrian ne s’amusaient pas plus — ils ne jouaient pas — quand ils faisaient naître en eux l’art abstrait, que ne s’amusaient et ne jouaient Gauguin et Van Gogh, Henri Rousseau et Séraphine quand ils faisaient, en payant le prix — par exemple la folie, la misère — cet art qui est devenu par la suite l’art moderne.

Mais ce n’est pas tout : après le « temps des assassins » doit en venir un autre, le temps où, débarrassé de tous complexes à l’égard de cet encombrant grand art de tous les temps on ose enfin, acte d’homme et de créateur, le prendre à son compte, l’assumer ; bref, le réengendrer en soi, devenant ainsi, si l’on peut dire le père de ses ancêtres.

Ainsi faisait Séraphine en trouvant en elle-même, à son insu, la lumière de la grande rosace de Chartres ; Gauguin, en saluant l’art primitif le plus savant de tous », celui de l’Egypte Kandinsky, en redécouvrant I nature, la grande nature perdu* au cœur même de l’abstraction et ainsi de tout créateur digne de ce nom.

Il en est de même de tout artiste d’aujourd’hui, peintre ou sculpteur, qui consent à cette présence en lui, presque intemporelle, de tout l’art ; quitte à en faire « l’or du temps », l’or de son temps, de notre temps (rien à voir avec l’art-grisby)…

Ecrivant ceci, je ne songe nullement à cette influence, à cette pesée stylistique de l’art d’hier sur l’art qui lui succède qui est l’erreur capitale de la psychologie de l’art de Malraux. Non, il n’a pas d’influence formelle — on ne se file pas des trucs, on ne pique pas des solutions plastiques — il y a appui organique par apparentement spirituel. L’histoire de l’art est celle d’un très long « compagnonnage », e je l’entends au sens ésotérique le plus valable de ce terme. Fussiez-vous partis chacun absolument seuls, Messieurs les Artistes d’aujourd’hui, vous n’en êtes pas moins tous ensemble ; ensemble dans une histoire vieille comme la nuit des temps, et solidaires que dis-je, responsables de cette histoire devant votre temps. J’espère que vous avez compris qu’on ne vous prêche pas le retour à Ingres, ou à Wols, ou à Monet ou aux aborigènes d’Australie

Tout est possible dès maintenant de nouveau ; la figuration d’une femme nue, comme l’énoncé lyrique d’un geste, d’un sentiment, et même d’une situation, sous une forme abstraite, tout est possible, sauf les formules de style, et le style pille à droite et à gauche, et le musée imaginaire comme un autre Larousse universel. A vous de trouver.

Hérétiques et inclassables

 Comme il faut conclure, et pas dans le vide, ni dans l’avenir – autre vide — je vous soumets une liste où la plupart des noms sont ceux de peintres ou de sculpteurs dont l’œuvre ne s’embarrasse pas de l’académique distinction entre figuratif et abstrait ; dont cette distinction, ou ce critère, ne peut rendre un compte véritablement exact. Ainsi l’œuvre merveilleuse et obscure.de Crépin. Hérétiques et inclassables, cela fait tout de même une belle liste, où il apparaît que l’art actuel est beaucoup moins monolithique que ne le prétendent ses éternels adversaires.

Voici d’abord Lapicque, Giacometti, Tal-Coat. Commun dénominateur, le sens royal du dessin. Voici les espaces de Compard et de Sima, les grands symboles de Piaubert. Mortensen n’est-il qu’un abstrait ? A ses heures, mais il en a d’autres, voir ses extraordinaires dessins sur le thème « les Fleurs de Faust ». Ou classer Toyen et Svanberg ? Dans un art de peindre concentre sur son essence poétique. Voici la flamme lyrique de Loubchansky, et l’inclassable naturel, dans le merveilleux, dehr-el-Nissa. L’essence de la nature, elle anime toujours, malgré des apparences abstraites, les peintures de Messager et de Duvilliers, elle est le sens même du geste de Degottex. Meme Bryen — mais c’est un poète — n’en est pas quitte, de cet esprit de la nature. Et ce n’est pas un courant qui porterait à la nature morte, voyez le grand contrepoint de clairs et d’obscurs dont Dufour habille et défait sa vision de la femme, de même les murs blancs où Boussac fait apparaître, précises comme des intailles ou des camées, les formes nues. Et on ne s’ennuie pas non plus : voyez les tableaux-objets de Baj, l’étrange vertige de Peverelli, les visions miniatures de Maréchal, les paysages a déchiffrer de Domec, les bizarreries de Baskine, l’étrange personnage qui signe Sonnenstern, et ces techniciens précis de la fantaisie que sont Noel et Aesehbacher, et l’ésotérique Bedard, et le solitaire Rustin, et Aguayo qui « figure », mais oui, et d’après Vèlasquez (et à la hauteur) et d’autres noms encore plus neufs si possible, Jaouën, Etcheverry, Elleouét… Cherchez, et vous trouverez.

J’oubliais les sculpteurs; voici par exemple Hajdu et Krizek, Nevelson et Kemeny, et Lotti… Mais arrêtons, tout de même. Nul choix n’est parfait, mais je vous propose celui-ci comme un signe des temps. Et cette liste, en tout cas, d’aucuns la trouveront irrationnelle — elle l’est — mais elle n’est ni démente — elle a un sens — ni éclectique — toujours le même sens. C’est l’ennemi qui l’indique, en sens, et l’ennemi est toujours cet éternel réalisme à base d’imitation brute ou maligne de la réalité très, très extérieure. Alors, vous m’avez compris, comme dit l’autre. La réalité, ce n’est pas seulement l’immeuble qui s’écroule, et la poussière, et le reste ; c’est la place nette au palais à construire. Ce palais de l’esprit que l’on nomme le merveilleux.

Et en attendant, déblayons.

Sur la même page, on trouve le droit de réponse à Charles Estienne de Pierre Restany

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Réponse à Charles Estienne de Pierre Restany

CHARLES ESTIENNE est un spécialiste de l’ennui. Position d’ailleurs respectable ; ce genre d’ennui, après tout, implique un ailleurs, qui serait la joie. C’est le fondement idéaliste de toute critique positive. J’aimerais n’avoir à parler et à répondre qu’à des Charles Estienne, car comme tant d’autres, je parle beaucoup et réponds rarement : je préfère ma dialectique à celle du voisin. Seulement cette méthode d’observation critique à travers le prisme de l’ennui a des limites. Il est un peu trop facile de projeter son propre ennui sur celui (présumé) des autres. On tombe dans l’apriorisme et les sentences doctrinales assaisonnées du sourire de l’équivoque tiennent lieu de discussion ouverte.

Quand on me dit tout net Restany s’ennuie et tous les nouveaux réalistes avec lui, je ne marche plus. Je voudrais bien savoir par exemple si on a le temps de s’ennuyer avec les contes de fées mécaniques de Tinguely. Et Tinguely, est-ce qu’il s’ennuie, dans la frénésie de ses constructions, lorsqu’il assemble ses automates ferrailleurs de foire ? Ça bouge, ça tremble, ça hurle, ça éclate de partout. On a beau fermer les yeux et se boucher les oreilles, la transe vous gagne, elle pénètre par tous vos pores.

Evidemment on peut toujours couper le courant et la communication avec. Il y a des gens qui auront toujours peur de l’émotion brute, du choc immédiat ; ils préfèrent jouer avec les concepts inoffensifs et les sentiments bien sages, catalogués dans les histoires littéraires et lardés de références, agréablement polis par l’usage : sages comme des images, quoi.

Et dans le fond ce qu’on reproche aux nouveaux réalistes, c’est d’éviter tous ces clichés, de se moquer éperdument (très sérieusement) de ce Dada fœtus- grand-père qu’on leur jette périodiquement au visage parce qu’il est entré, bon gré mal gré, dans l’arsenal dialectique du conformisme bourgeois.

Penseurs bien-pensants (mais avant tout penseurs, bien sûr), vous êtes très ennuyés. Ces nouveaux réalistes sont un peu trop partouzards à votre gré. Leur négresse blonde, ils la possèdent en commun. Elle est à tout le monde, elle est le monde, et sur ce monde ils vous proposent de jeter un regard neuf. Maïs vos yeux se sont brûlés depuis longtemps à la lueur des néons nocturnes. Et puis vous pensez trop à votre ennui pour trouver encore un quelconque agrément à ce genre d’hygiène.

Il faut une certaine dose d’ingénuité et — pourquoi pas? — de poésie pour rechercher l’air pur à travers le banal, la production en série, le réel sociologique, le tout-venant du quotidien. Vous préférez en être quitte à bon compte, en vous référant à un « bon air » exceptionnel, transcendantal et mythique et qui certes n’est pas à la portée de tous : le bon air de la campagne, des mers enchanteresses et des forêts du rêve, le bon air de votre tour d’ivoire au sein de la nature littéraire.

Que tu sois sincère, Charles ; que tu sois aussi l’un de ces touristes de l’esprit capables d’ouvrir toutes grandes les fenêtres hautes du donjon solitaire au lieu de se caler les pieds a la table commune, je nren doute pas sinon pourquoi te répondrais- je ?). Mais attention, tu fais bon marché de cette poésie du quotidien, tu la trouves banale et nous savons bien que les esprits distingués ont horreur de la banalité.

Les accumulations d’Arman, les affiches lacérées de Hains, les voitures compressées de César te donnent la nausée et la migraine. Tu en fais une drôle de tête ; le voilà l’ennui : ça ne passe pas. C’est à croire que tu manques singulièrement de poésie parfois, que tu n’as de la nature urbaine qu’un piètre souvenir de matin blême et de gueule de bois. Bien sûr tu as ta Bretagne et ta « vraie » nature. Hains aussi, cet arrière-petit-fils de briochin-pirate, est breton comme toi ; ça ne l’empêche pas de considérer le monde de la rue et des palissades comme un tableau dont il détache les fragments qui l’inspirent. A chacun son dada visuel après tout : libre à toi de tourner le dos a l’évènement, de préférer une Bugatti d’avant-guerre à un César 1860. Et tu peux y aller, rassure-toi, ce ne sont pas les lecteurs de « l’Auto-Journal » qui t’en voudront. Je trouve pour ma part que notre réel mécanisé, publicitaire et urbain est une matière fécondée, extraordinairement riche de virtualités expressives. Les trois millions de travailleurs de la région parisienne et les légions anonymes de producteurs, consommateurs, conducteurs d’autos, militants politiques ou simples flâneurs des deux-rives ne s’agitent pas en vain. Les nouveaux réalistes ont compris que le corps social travaillait pour eux. Ils s’approprient les aspects fondamentaux de ce bien qui nous est commun, le produit de l’activité des hommes, et ils nous les donnent enfin à voir. Tout ce qui était sali, usé, effacé par la grisaille, la fatigue ou la routine pend une nouvelle richesse, une nouvelle dignité, une nouvelle valeur.

Est-ce un bien, est-ce un mal ? Peu importe, c’est comme ça, ça existe, ça te crève les yeux. Grâce à la succession de tous ces « moments nuis », l’affiche lacérée, le tas de ferraille ou le rayon des grands magasins se chargent tout a tour d’insolite, d’humour, de charme ou de mystère : bref de tout ce qu’il est encore convenu d’appeler une certaine beauté, une certaine poésie, etc.

Réalisme, néo ou non, l’essentiel, c’est ce qu’on nous donne à voir. Et la poésie demeurera éternellement ce coup d’œil neuf sur le monde. Tu peux ne pas être sensible à cette saveur d’humanité profonde (Arman a infiniment moins de complexes que toi à l’égard des poubelles). Tant pis. Moi je suis ému, ravi et ça m’amuse. Et je ne vois pas pourquoi nous irions tous au bois ; garde tes distances, et puisque tu aspires tellement à « l’insonore bleu des nostalgies », je te renvoie à Yves Klein : il te montrera le vrai visage de la Terre.

Pierre RESTANY

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Pierre Restany

La rédaction apporte évidemment la précision suivante.

« Selon la coutume, nous avons fait tenir à Charles Estienne la  « réponse » de Pierre Restany. Voici ce que notre ami nous écrit à ce sujet :

« Je n ai pas à répondre à la réponse de P. Restany. Je n’ai, sur le sujet qui nous occupe — et dont je continue à parler dans mon article ci-contre-  et surtout sur le terrain où Restany  se place par-ci, par là, aucun souvenir, aucune allusion personnelle à déballer. Chacun chez soi »

Tout ceci enflammerait aujourd’hui la tweetosphère !

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