« Les Magiciens du Papier Blanc »

le-monde

Parution du Monde datée, vendredi 12 janvier 1968

Cette jolie « exposition de blanc » que nous propose La Hune marque la consécration d’un intérêt assez curieux et de plus en plus répandu non seulement chez les peintres, mais chez les sculpteurs, pour les ressources insoupçonnées du papier, et les vierges vertus de la pure blancheur.

Cela a commencé, il y a une dizaine d’années, avec les estampilles de Hajdju. A l’époque, Hajdju s’était avisé que certaines de ses recherches d’animation du métal, mises en œuvre dans ses reliefs d’aluminium martelé, où il a poussé si loin les préoccupations de liaison et de continuité des formes négatives et positives, pouvaient être transposées sur une feuille de papier. Mais à la différence de la plupart de ses jeunes camarades pris d’affection, à leur tour, pour le papier, Hajdju ne violente pas celui-ci. Il n’utilise pas, comme d’autres, la pâte à papier pour la mouler comme du plâtre. Il reste dans le plan et se borne à imprimer ses formes en creux, sans que les bosselages qui en résultent saillent au-delà d’une épaisseur minime. Le résultat doit être lu en lumière rasante, pour que les constellations abstraites de ses motifs en copeaux, en éclats ou en dentelures courbes, prennent sous le regard leur animation. Par rapport à ses estampilles de 1957, celles qui sortent aujourd’hui de ses mains, et qu’on a rapprochées des précédentes, procèdent d’un dessin plus complexe, ramifié comme des bronches, apparenté à la sculpture à la fois sereine et complexe qu’il a exécutée pour le nouvel hôtel de ville de Grenoble. On soit le parti que Hajdu a tiré de son invention dans son superbe « Héraclite » (texte de Clémence Ramnoux) – un des monuments de l’édition rare de ces dernières années.

Un autre livre – exposé boulevard Saint-Germain, celui-là – est le « Maraganèse » de Krosno, « livrobjet » en trois séquences, d’après trois poèmes de Jean-Clarence Lambert. Le coffrage figure une sorte de hure fantastique, où l’opposition de la forme triturée en cauchemar et de la candeur du carton blanc, dont elle est faite, est des plus savoureuses. A l’intérieur, des découpages, des montages et des moulages ingénieux reculent au-delà des limites supposées la docilité du matériau.

Comme Krosno, Echarri fait son propre « papier » (chiffon plus gélatine) ; elle en tire des propositions d’une fierté et d’une présence singulières. Kracberg, lui, est un des pionniers de cette nouvelle expression. Il la déploie dans de grands reliefs qui reviennent presque à des compositions picturales monochromes, grâce à la diversité des traitements imposés à la cellulose. Etcheverry, quant à lui, choisit le papier, du Japon : translucide comme de l’hostie, c’est un papier fabriqué à partir de fibres végétales, comme le papyrus. En le collant, le déchirant, le superposant, le martelant, il en tire un parti presque tactile.

Deux autres exposants, et non des moindres, complètent cette liste : Piza et Boussac. Du premier, La Hune a régulièrement exposé les étonnants dégradés en mosaïques de carton, faits de l’assemblage d’une myriade de petits onglets découpés, se chevauchant comme des écailles. Les solutions sont à l’infini, et le résultat le plus clair est, en quelque sorte, la proposition d’une « matière » qui est en mémo temps un « style ». Boussac, depuis six ou sept ans déjà, travaille « dans le blanc ». Il ne fait pas son papier, mais sa dernière conquête est le buvard : papier-chiffon non encollé, à fibres courtes, qui permet à ses formes gaufrées de garder leur galbe une fois estampillées. Parmi tous ceux qui ont été réunis ici pour démontrer que le papier est un matériau qui se suffit à lui-même, Boussac, à travers ses reliefs, brisés, ébauchés, ravinés mais subtils, comme des planches de brai conçues dans esprit baroque, est un des plus convaincants.

M. Conil Lacoste

Librairie – Galerie La Hune, 170, boulevard Saint-Germain, jusqu’au 29 janvier

 

 

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