La gestation du blanc

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Gestatione blanca Référence : IE 2016 DD #1018 Sculpture en papier et technique mixte dans cadre d’artiste 111 x 76 x 12 cm Collection de l’artiste – Disponible

Comment arrive-t-on au choix d’un médium, la pâte à papier, et d’une couleur, le blanc ?Est-ce un hasard, un aléa de la création ? Est-ce une démarche, une conviction dont on ne dérogera pas ?

Le Blanc est une telle évidence pour Isabel que nous finissons parfois par oublier de lui poser des questions. Dans l’urgence de tout nous dire, Isabel tient pour acquis nos connaissances ; de la période, des courants artistiques, des techniques …

Nous laissons faire.

Dans un numéro de Connaissance des Arts sorti en novembre 1970, un article signé Pierre Faveton décrit la démarche d’Isabel avec ses reliefs blancs en pâte à papier.

« Le papier seul doit parler … la ligne, la forme deviennent de plus en plus pures et un beau jour, c’est le papier qui devient œuvre. La lumière étant l’essentiel, elle (Isabel) le traduit par un blanc monochrome. Elle prépare son modèle en pâte à modeler, en polyester, organise les volumes, les répartis puis tire sa matrice et de là sa gravure s’intéressant aux volumes et au toucher. Les formes abstraites se solidifient, prennent corps, s’opposent et vivent un perpétuel conflit. Sensible à la matière, au tactile, elle réalise elle-même sa pâte à papier et en obtient de véritables sculptures. Avec Echarri, il ne s’agit plus de relief, d’épaisseur, mais véritablement de volumes accidentés et tragiques »

L’ article intitulé «l’Estampe à la conquête de l’espace » conclut par :

« L’art avance, il galope, il faut le suivre. Car, s’il progresse c’est avec tact. Comme disait Jean Cocteau, le tact c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. »

En 1970, le travail d’Isabel fait donc partie d’une émergence créatrice, clamant cette envie de sortir du cadre. Faire tendre l’estampe vers la sculpture en donnant un relief à ce qui en était dépourvu. A la même époque Manolo Millares et d’autres le font avec leurs toiles. Sortir du cadre, le jeune plasticien Ivan Argotte le fait aussi encore aujourd’hui.

Mais en fait, ce choix du blanc et des reliefs remonte à plus tôt. En 1962, elle délaisse l’aquatinte et la pointe sèche pour les reliefs qu’elle appelle parfois empreintes.

Le processus de gestation commence en 1956 ; étudiante aux Beaux-Arts, elle s’essaye à ses « empreintes blanches ». Elle dispose simplement des végétaux, pose une feuille dessus. Elle passe ensuite directement sous une presse, sans encre.

Pourtant, jusqu’en 1962, Isabelle souhaite de confronter à d’autres supports à d’autres matières ; elle s’intéresse aux altérations chimiques sur les métaux, elle provoque le soulèvement des vernis par des colles, elle utilise la résine. Elle altère des surfaces planes, en élevant des formes nouvelles.

Echarri revient à chaque fois à la pureté du blanc, à ses reliefs et la pâte à papier.

60 ans plus tard, elle y reste fidèle.

Très tôt et pendant longtemps le critique et ami Charles Estienne la conforte. Il l’encourage et la soutien dans cette démarche. Leur rencontre date de la première exposition d’Isabel, en 1954, elle a tout juste 25 ans.

L’opinion de Charles Estienne est déterminante. Il faut dire que son influence dans le monde de l’art persiste encore. A l’occasion de l’exposition Bernard Buffet au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Monde daté du 17 octobre 2016 rappelle qu’il est bien le seul à exprimer en 1949 son scepticisme face au succès du jeune prodige soulignant « les deux dangers de la peinture actuelle : l’abstraction purement géométrique et le réalisme purement extérieur ».

Dix ans plus tard, en 1964, c’est donc un texte de Charles Estienne sur la salle d’art expérimental du Salon Comparaison qui impressionne fortement Isabel, notamment sur le choix du blanc.

En 1968, Bernard Gheerbrant propose d’ailleurs à la Hune « L’exposition de blanc » consacrée aux oeuvres en papier de Boussac, Echarri, Etcheverry, Hadju, Krajcjberg, Krasno et Piza.  Entre le Café de Flore et les Deux Magot, la Hune fait assurément partie de l’histoire littéraire et artistique du XXe siècle. La Hune fut aussi un haut lieu du surréalisme.

invitation-la-huneMais pourquoi cette exposition en 1968 ?  Est-ce pour marquer le cinquantième anniversaire du révolutionnaire « Carré blanc sur blanc » de Kasimir Malevitch ?

L’accrochage est salué dans Le Monde du 12 janvier 1968 par Conil Lacoste. L’article titre « Les Magiciens du papier blanc »

Peut-on pour autant parler d’un mouvement ?

En cherchant sur internet comme on chercherait Impressionnisme, Figuration Narrative ou tout autre mouvement, on est immédiatement dirigé sur le fameux carré blanc sur blanc de Kasimir Malevitch.

En fait, Isabel ne parle jamais d’un mouvement, elle dit simplement Le Blanc. Une fois, elle avait ajouté en souriant que les Allemands évoquaient à propos du Blanc le degré zéro de l’art.

Apparemment, point de mouvement; un thème d’exposition alors ?

Cela ne semble pas être une formation volontaire comme CoBra ou un ralliement à une tendance artistique.

Est-ce un groupe pour autant ? Apparemment, les artistes, cosmopolites, se connaissent tous très bien.

La thèse du thème se confirme quand Isabel parle de l’exposition Itinéraire Blanc du Musée des Beaux-Arts de Saint Etienne.

Entre le 4 février et le 9 mars 1970 ils sont nombreux à exposer.

Isabel nomme et épelle les noms de chacun : Albert Aayme, Claude Bellegarde, Marc Boussac Sergio de Camargo, Isabel Echarri, Diego Etcheverry, Lars Frederikson, Antoni Miralda, Paul Van Hoeydonck, Etienne Hajdu, Frans Krajcberg, Rodolphe Krasno, Arthur-Luiz Puza, Antonio Segui …

Au fur et à mesure, je réalise qu’elle est la seule femme.

Elle précise

– Non … Il y avait les Lalanne … Claude et François-Xavier Lalanne

Mais elle se ravise.

– Non Lionel, François-Xavier était tout seul à présenter son œuf d’autruche, sans Claude.

Elle était donc effectivement la seule femme.

Ce sera bientôt l’heure du retour d’Isabel à l’atelier de Paris.

Nous pourrons lui poser toutes nos questions.

Lionel Baert, le 20 octobre 2016

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